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Posté par Marion Guillou | 2 années

FrenchTech : toujours plus haut, toujours plus loin

Particulièrement bien représentée à l'édition 2016 du CES de Las Vegas, la France se rêve en actrice incontournable de la révolution numérique. Portrait d'un french modèle économique définitivement connecté.

L’édition 2016 du CES (Consumer Electronics Show) a consacré la FrenchTech. Selon Olivier Ezratty, expert en nouvelles technologies pour Frenchweb, environ 240 sociétés françaises exposaient cette année à Las Vegas, contre 153 l’année dernière. Dans la zone Eureka Park (l’espace dédié aux start-up et PME innovantes), « on est passé de 67 à 127 start-up françaises, sur plus de 500 exposants dont la moitié étaient américains ». La moitié des start-up étrangères était donc française, particulièrement bien mise en valeur grâce à une signalétique homogène et à la présence remarquée d’Emmanuel Macron. Olivier Ezratty analyse : « la présence française s’est professionnalisée […] Cependant, la représentation que nous nous en faisons passe par un miroir narcissique déformant. Elle nous semble plus forte que ne la perçoive les étrangers, même si certains n’ont pas pu y échapper. La représentation française doit être transformée par une réussite commerciale, et il y a beaucoup à faire pour y arriver. Nos start-up sont souvent très créatives, mais l’ensemble reste un peu brouillon. […] C’est une véritable course contre la montre dans un marché ultra-compétitif et ultra-rapide ».

Lire aussi : « Premiers retours du CES 2016″ sur Frenchweb

L’ébullition numérique française n’est pourtant pas un mirage, comme le remarque Romain Serman, directeur de la BPI France USA, dans un billet sur Medium (en anglais) publié en novembre dernier. Pour preuve : au cours des 24 derniers mois, quatre entreprises françaises ont été introduites au NASDAQ (Criteo, LDR, Cellectis, DBVTechnologies) ; des fonds d’investissements américains ont investi dans BlaBlaCar, La Ruche qui dit oui, Believe Digital, Scalilty, et Showroomprivé ; trois nouvelles licornes (BlaBlaCar, Sigfox, Teads) ont porté haut les couleurs de la FrenchTech ; le capital-risque français s’est hissé au second rang sur la scène européenne ; La Halle Freyssinet (le plus grand incubateur du monde) ouvrira bientôt ses portes à Paris ; et de nombreux entrepreneurs français réussissent à l’étranger (Lending Club, Symphony, Tango, PeopleDoc, SmartRecruiter).

En d’autres termes, comme le disait John Chambers (CEO de Cisco) dans une interview accordée à Fortunes en février 2015 : « France is the next big thing ! »

Les ingénieurs français ont la cote

Pour Romain Serman, l’atout principal de la France sur le marché de l’innovation, c’est son vivier de talents. Les ingénieurs français sont en effet hautement qualifiés, travaillent en moyenne 60 heures par semaine, sont compétents et créatifs, tout particulièrement dans les domaines de la Big Data (Criteo, Talent, Scality), de l’intelligence artificielle (Facebook a d’ailleurs choisi d’ouvrir un laboratoire d’intelligence artificielle à Paris en juin 2015, dirigé par le français Yann LeCun), de l’IoT (Sigfox, Parrot, Withings), des télécommunications (TextMe) et de la Medtech (Cellectis).

Ce vivier est enrichi par l’émergence de nouvelles écoles telles que l’école 42 de Xavier Niel (900 développeurs devraient en sortir chaque année), ou encore Simplon, prochainement labellisées « Grande École du Numérique ». Erwan Kezzar, cofondateur de Simplon, confiait d’ailleurs à DevMag en novembre dernier : « Je peux vous dire qu’à l’étranger, et tout particulièrement aux États-Unis, on s’intéresse de très près à ce que la France est entrain de mettre en place ».

Lire aussi : « Dans les coulisses de la Grande École du Numérique »

Dans son billet, Romain Serman considère le vivier de talents français comme très accessible et bon marché (un développeur junior gagne selon lui approximativement 60 000 dollars par an en France). Cette accessibilité est cependant à prendre avec des pincettes, car, en France comme ailleurs, les entreprises peinent grandement à recruter des développeurs. Romain Serman souligne néanmoins une culture de la loyauté envers son entreprise plus présente en France qu’aux États-Unis, garantissant un turn-over moindre.

Le monde de l’entreprise français a changé

La culture d’entreprise, justement, parlons-en ! Il y a dix ans, fonder une start-up était considéré comme suicidaire, tandis que rejoindre une entreprise séculaire était la promesse d’une belle et longue carrière. Les récentes success stories made in France ont totalement renversé la vapeur ! Aujourd’hui, la culture d’entreprise de la Silicon Valley est devenue un modèle, la peur d’échouer, typiquement française, tend à perdre du terrain dans l’inconscient collectif, on ne compte plus les écoles et les universités qui encouragent leurs élèves à entreprendre, et d’importants réseaux entre la France et sa diaspora ont été mis en place (tout particulièrement avec les États-Unis, qui compte 70 000 entrepreneurs français à San Francisco, 100 000 à New York et 60 000 à Los Angeles).

Résultat ? On trouve aujourd’hui 5 000 start-up à Paris (contre 1 000 en 2011), 1 000 start-up supplémentaires devraient être créées dans l’année, tandis que les métropoles labellisées FrenchTech telles que Toulouse, Lille, Nantes, Lyon, Grenoble, Nice ou encore Montpellier apportent leur pierre à l’édifice.

Cette révolution, celle qu’on appelle « la vieille économie française » ne lui tourne pas le dos, bien au contraire. Dans les allées du CES la semaine dernière, on trouvait aussi les stands de grands groupes hexagonaux tels que La Poste (pour la deuxième année consécutive), Valeo, Engie, ou encore Dassault Systèmes. Un vrai pas en avant, quand certains grands groupes industriels se contentent d’envoyer des équipes au pour prendre le pouls de la nouvelle économie. « Loin de se sentir à part dans un monde dominé par les jeunes pousses, ils veulent démontrer qu’ils sont des acteurs à part entière de la nouvelle économie » écrivait la journaliste Fabienne Schmitt dans les colonnes des Echos du 11 janvier. Tous ces acteurs savent bien que pour assurer leur avenir, il faut trouver le graal numérique. Avec les start-up, c’est donc donnant-donnant : elles les aident à nourrir leur réflexion sur les modèles économiques de demain, les grands groupes, eux, les financent pour accélérer leur développement. Qui l’eût cru ? À ce petit jeu là, La Poste se distingue : plus de 100 start-up sont désormais connectées à son hub.

Nous entrons dans un nouveau modèle économique

L’économiste Bertrand Chokrane publiait le 11 janvier dernier sur LePoint.fr son analyse des impacts de l’économie collaborative issue de l’économie numérique en France. « Cette nouvelle forme d’entrepreneuriat remet en question notre rapport au travail et met à mal les blocages typiques de notre société française, à savoir l’obsession du diplôme, la diplomite, ainsi que les privilèges d’une élite hors-sol et hors-monde » déclare-t-il. Pour lui, nous ne traversons plus une crise économique, mais une transformation profonde, irréversible et inévitable de notre modèle économique. En d’autres termes, la révolution numérique n’est pas l’apanage d’une communauté de geeks, mais concerne tous les français, et le monde entier par la même occasion. Pour réussir dans ce monde nouveau, il ne suffit plus d’être diplômé de X-école pour réussir : il faut se confronter aux réalités du monde, être ouverts aux autres cultures et aux prises avec les réalités du terrain de l’entreprise.

« C’est la première fois en France que des initiatives constructives émergent, même s’il est vrai qu’à la marge une économie souterraine se développe, il ne faut pas les étouffer » affirme Bertrand Chorkrane. Et de conclure : « en France, nous avons la fâcheuse tendance, dès qu’une nouvelle idée émerge, de créer un nouvel impôt. Actuellement, la nouvelle ministre du Travail, Myriam El Khomri, envisage d’encadrer juridiquement et fiscalement ces nouvelles formes de travail nées du développement de l’économie numérique. Espérons qu’elle ne soit pas trop éloignée des réalités… »