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Posté par Marion Guillou | 1 année

« Comme convenu » : l’envers du décor du rêve californien

Enfin un regard éclairé sur l'envers du décor de la Silicon Valley ! La BD "Comme Convenu", signée Laurel, nous plonge dans le quotidien d'un couple de français cofondateurs d'une start-up de jeux vidéo à SF. Décapant.

Le 6 octobre dernier, l’auteure de bandes dessinées Laurel se lançait sur Ulule pour financer la publication de sa BD Comme Convenu, inspirée de son déménagement à San Francisco en tant que cofondatrice d’un studio de jeux vidéo. Laurel demandait 9 000 euros pour imprimer Comme convenu (sur laquelle elle travaillait déjà depuis un an et demi) : elle a récolté la somme en moins d’une heure trente, et atteint 163 000 euros à dix-sept jours de la fin de la campagne (qui n’est donc même pas encore finie !).

Le buzz a de quoi faire rêver bien des adeptes du financement participatif, et pourrait faire l’objet d’un article à lui tout seul. Mais si Dev Mag a décidé de vous parler de Comme convenu aujourd’hui, c’est parce que cette bande dessinée devrait toucher nombre de développeurs (et autres artisans du numérique). En effet, Laurel y mêle fiction et réalité pour raconter comment son mari (développeur) et elle-même (graphiste) quittent la France pour la Californie afin de monter une start-up. Quiconque a déjà mis les pieds à San Francisco, fréquenté quelqu’un qui y a monté une boîte, qui y a travaillé en tant que développeur, ou tout cela à la fois, ne pourra que se reconnaître dans les situations décrites par Comme Convenu. Loin des clichés idéalistes qui courent sur les success stories made in Silicon Valley  – tels que « deux nerds bricolent sur un ordinateur dans leur garage et montent un empire en moins de deux », « une idée toute bête fait d’eux des millionnaires en une semaine », etc. – la bande dessinée dévoile un envers du décor pas toujours rose, fait d’angoisse, de très gros risques, de beaucoup de travail, de sacrifices et de compromis ; sans oublier de faire la part belle à tous les aspects positifs d’une telle aventure.

Vous pouvez d’ores et déjà en lire une bonne partie sur le blog de Laurel en cliquant ici (attention, c’est addictif, si vous commencez, vous ne pourrez pas vous arrêtez !). En attendant la suite, Dev Mag a posé quelques questions à Laurel.

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Dev Mag : Comme Convenu se présente comme une oeuvre de fiction, mais elle est bien trop réaliste pour ne pas être inspirée de faits réels. À quel point as-tu puisé dans ton expérience personnelle pour la créer ?

Laurel : J’ai déménagé en Californie, et j’ai effectivement participé à la création d’un studio de jeux vidéo. C’est très courant pour un auteur de s’inspirer grandement de son vécu, et c’est ce que j’ai fait pour Comme Convenu. Les personnages, à l’exception du mien, et de ma famille, sont fictifs.

Comme beaucoup de salariés/associés de start-up, tes personnages bossent en télétravail. Selon ton expérience, quels en sont les points positifs et les points négatifs ?

Je pense que, pour de courtes missions autour du projet principal, le télétravail n’est pas un problème. Par exemple, dans le cadre de la création d’un jeu vidéo, si la musique n’est pas destinée à être un point fort du jeu (on n’en a pas toujours les moyens), le musicien peut travailler depuis son studio et livrer les fichiers. Mais pour moi, l’équipe qui est au coeur du projet doit travailler au même endroit : c’est bien plus facile pour discuter, et pour prendre les bonnes décisions. Il faut minimum six mois pour sortir un jeu. Donner des instructions à quelqu’un qui travaille à distance pendant tout ce temps, sans jamais s’asseoir autour d’un café, ni échanger un sourire, c’est difficile, et c’est assez mauvais pour l’ambiance.

Dans ta BD, vous êtes un couple de cofondateurs confrontés à deux associés manipulateurs et malhonnêtes, uniquement motivés par la perspective de devenir riches, et vite. Penses-tu que les développeurs français sont des cibles faciles pour ce genre d’individus, qui utilisent le rêve californien comme appât pour prendre des passionnés au piège de conditions de travail impossibles ? 

Nous avons entendu beaucoup d’histoires similaires à celle de Comme Convenu à San Francisco : des entrepreneurs français qui font venir des développeurs français parce qu’ils ne coûtent pas cher, qu’ils ont un très bon niveau, et qu’ils ne peuvent pas partir facilement chez la concurrence à cause de leur visa. Je conseille aux développeurs à qui on ferait ce type de proposition de faire très attention, et de comparer le salaire qu’on leur propose avec d’autres offres.

Un salaire qui peut sembler élevé à un français ne l’est pas forcément pour la Californie.

N’oubliez pas que, dans la Silicon Valley, il faut payer son loyer (minimum 1 500$ par mois pour une coloc, 2 500$ pour un minuscule appartement), son assurance santé (500$ par mois si l’employeur ne prend rien en charge, ce qui est le cas des start-up), internet (environ 100$ par mois), l’abonnement de portable (100$ par mois), etc.

Le personnage de ton mari dans la BD est développeur. Il semble être très bon, on sait à quel point le profil de développeur est recherché et valorisé en France comme aux États-Unis, comment expliques-tu qu’il n’ait pas plus confiance en lui, et qu’il ne puisse pas davantage taper du point sur la table ?

On devrait avoir des cours de relations humaines à l’école. Ou peut-être est-ce inutile, seule l’expérience peut nous en apprendre plus sur nos congénères. Dans la BD, mon mari a confiance en ce qu’il produit. Il ne découvre que petit à petit que ses deux associés, plus expérimentés, se servent de lui. La pression est alors trop forte pour qu’il puisse taper du point sur la table sans prendre de risques. Il lui faut raisonner, et trouver un plan pour se sortir de cette situation. Quelque chose me dit que ça ferait une suite parfaitement logique aux pages déjà publiées… (Un poste chez Docker, par exemple ? ndlr)

Tu abordes souvent le thème du sexisme sur la scène tech dans ta BD… quelques mots à ce sujet ?

C’est un vrai sujet, difficile d’en parler en quelques lignes. Certaines personnes n’aiment pas que les femmes occupent des places d’importance dans la tech…  J’ai entendu parler récemment d’une femme qui voulait changer de mission dans sa boîte, parce qu’elle était trop exposée en bossant sur un projet open source. Elle reçoit régulièrement des menaces, des photos modifiées d’elle-même dans du sang… ce genre de trucs. Mais globalement, restons positifs, les choses changent et évoluent dans le bon sens, heureusement. Même si c’est parfois un peu lent.

Comme Convenu expose très bien la position de passionnés ayant en façade un job de rêve (cofondateurs d’une start-up de jeux vidéo en Californie), mais qui se font pourtant complètement exploiter. Penses-tu que le combo métier-passion / illusion de culture start-up à la « cool » puisse parfois empêcher de prendre le recul nécessaire sur ses réelles conditions de travail ?

Oui, c’est clair que c’est un peu aveuglant. Malgré tout, c’est quand même une bonne opportunité à saisir. C’est très formateur et, le recul, on finit bien par le prendre un jour ou l’autre.

Même si on doit passer par de grosses phases de désillusions, l’expérience acquise est bien là.

À mon avis, ça fait partie de la route à prendre pour finalement pouvoir profiter sainement du combo métier-passion.

De l’extérieur, on sait finalement peu de choses sur le milieu du jeu vidéo, tout particulièrement sur celui du jeu vidéo sur mobile. À quelles difficultés faut-il se préparer lorsque l’on veut en lancer un ?

Avec mon mari, on a lancé notre premier petit jeu sur iPhone il y a plus de cinq ans. À l’époque, l’écosystème était complètement différent. Il y avait peu de jeux sur le store, et il n’y avait pas vraiment de grosses compagnies dans la liste des éditeurs. On pouvait atteindre le top 25 sans trop de difficultés, si le jeu était un minimum travaillé.

Aujourd’hui, on trouve des entreprises qui dépensent un million de dollars par jour en marketing (oui, par jour !) et qui sortent des centaines de nouveaux jeux par semaine.

Il est absolument impossible d’obtenir de la visibilité. Mon conseil, c’est de viser un marché de niche, et d’oser faire quelque chose de très différent. Mieux vaut avoir une petite communauté de fidèles que de miser sur un volume qui sera trop instable. J’ai un ami qui réussit très bien dans le domaine du simulateur de vol par exemple, même si je n’ai jamais vu son jeu dans le top 25 : ses joueurs sont toujours là pour acheter de nouveaux avions !

Qu’est-ce qui fait qu’un jeu est rentable ? Et qu’un jeu est bon ? Ces deux qualificatifs vont-ils forcément de paire ?

Ces deux qualificatifs ne vont pas forcément de paire, non. Le public peut considérer qu’un jeu est très bon, mais si son coût de production a été mal évalué, ou s’il y a des erreurs dans le modèle économique, alors l’éditeur perd de l’argent. Et par définition, le jeu n’est pas rentable.

Dire qu’un jeu est bon ou mauvais est, de plus, assez subjectif. Pour moi, il faut au moins que le jeu soit fidèle à lui-même et qu’il n’y ait pas d’illogismes dus à une mauvaise entente entre les membres de l’équipe. On sent tout de suite quand un jeu n’est pas le fruit d’une seule et même vision bien canalisée. Minecraft par exemple, est un très bon jeu. On parle du gameplay “Minecraft”, du graphisme “Minecraft”, même du modèle économique “Minecraft” : c’est une parfaite intégration des différents aspects d’un jeu vidéo. Malgré tout, certains joueurs n’aiment pas Minecraft : on ne peut pas plaire à tout le monde !

Cette expérience dans le jeu vidéo t’a-t-elle donné envie de te tourner à l’occasion vers le game design ?

Pas vraiment, j’aime donner mon avis quand on me le demande, mais c’est un métier à part entière qui demande beaucoup de connaissances bien particulières.

Enfin, tu as réussi une campagne de crowdfunding spectaculaire sur Ulule. Comment envisages-tu la suite ?

Je vais tout faire pour que les contributeurs reçoivent l’album avant Noël, et pour produire des livres de la meilleure qualité possible. Pour ceux qui souhaitent un exemplaire, la campagne de crowdfunding se termine le 4 novembre 2015, vous pouvez participer ici

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À propos de Laurel : Auteur de BD depuis douze ans, elle a publié onze albums chez Glénat, Dargaud, Le Lombard (la série Cerise), et quelques livres pour enfants. Elle travaille régulièrement pour la presse jeunesse (Spirou, Les P’tites sorcières). Depuis 2013, elle vit en Californie. 

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Lire aussi : « Comme Convenu » : la Silicon Valley par les bulles sur Libé.fr

  • http://www.michelnizon.com Michel Nizon

    Bonjour, Article très intéressant en liant le sujet de la BD de Laurel à des conseils pratiques pour les créateurs de start up qui ont des rèves d’Amérique. Petite remarque cependant : Avec le Crédit d’Impot Recherche, la France est un paradis fiscal pour les sociétés employant des développeurs. Donc aucun intérêt de vouloir les expatrier aux US. Il faut mieux y localiser les équipes commerciales et marketing…Quant au succès de la campagne de Crowdfunding sur Ulule, la communauté de Laurel est la clé via son blog et la gratuité d’une planche de Comme convenu depuis 1,5 an.